Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

 

Nous connaissons tous ce musicien de génie, mais savons nous qu’il écrit également très bien.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ce joli d’Ibrahim Maalouf paru aujourd’hui sur sa page Facebook.

Un peu de méditation durant le weekend, ça ne peut pas faire de mal.

 

J’ai 36 ans et je rêve,

D’Amour et d’eau fraîche, mais même l’eau n’est plus garantie… alors l’Amour… Je peux toujours rêver.

Si si ! Il paraît que dans nos océans, nos baleines confondent le plancton avec les décompositions microscopiques de plastique !

Nos poissons deviennent poison, nos eaux ruinent nos os, et on continue pourtant d’en rêver. J’en rêve comme si l’eau coulait de source. Mais l’Amour ne boit pas de cette eau-là.

Je rêve la nuit, puis au réveil j’ai la gueule de bois d’une forêt qu’on dilapide. Pas de pitié pour nos enfants, ils vont se débrouiller comme ils peuvent. Ils se chaufferont du bois qu’ils n’auront pas. Que me dira ma fille à 36 ans, lorsqu’elle me demandera ce que j’ai fait pour sauver l’oxygène dont elle rêve pour son enfant ? Mais pourront-ils seulement rêver ? Car une forêt ça ne s’improvise pas !

Plus je rêve d’impro, plus j’improvise des rêves, car le calcul m’obsède. Il m’étouffe. Et plus l’instinct prend le pas, plus je revêts mes rêves de hasard. En arabe « hasard » c’est « deviner ». Alors devine de quoi je rêve aussi ?

Je rêve d’un monde où l’Amour frappe à ta porte, pas sur ta femme. J’ai honte. Qui peut encore fermer les yeux ? Elle a l’œil au beurre noir, et tu lui demandes de baisser les paupières ! Je rêve du jour où comme l’abeille, celui qui frappe, souffrira plus que celui qui reçoit le coup. Ce jour-là, la parole aura du sens, car les mots tuent.

L’Amour est devenu le moi/tu, dans cet ordre. Et dans cet ordre aussi, l’émoi tu, du verbe taire, la loi et l’ordre sont devenus ceux qui nous « crèvent » à coup de « marche ou rêve ». Il faut enlever le C du coup ! Relever le cou, et hisser le rêve.

Un exemple : on nous assassine avec « l’étrangleur étranger ». Encore cette histoire d’oxygène qu’on ne veut pas nous offrir. Même pas en rêve nous disent-ils !

Mais les amis, au fond, le beurre noir fond et soyons francs, la France fromage n’est plus ce qu’elle était. Avant on se disait fiers d’en avoir des variétés riches en saveurs différentes et en origines diverses. Le fond de la forme nous disait-on. Du fromage qui pue, au fromage fondant. Du doux au fromage bleu pourri qu’on déguste dans nos plus fins mets. Mais aujourd’hui on te vend le même goût, sans goût, partout, et on oublie l’histoire.

On oublie « Nous ». On te dit voleur, on te croît terreur, on te voit violeur. En fait, on te doigt d’honneur puis on te porte bonheur…

Chers donneurs de leçons, admettons-le. Tout le monde baisse les bras, et personne ne veut sentir ce poids qu’on fait porter à des êtres unanimement considérés comme le ciment radioactif d’un béton cataclysmique, figeant dans la certitude de la haine de l’autre une génération fascinée par l’horreur du passé, désespérée de n’avoir pas assez ou trop rêvé, et qui refuse aujourd’hui « l’étrange » au lieu d’accepter « l’étranger », quand hier encore, nos parents fantasmaient sur l’autre être « ange » et …. Je sais… je suis en train de rêver d’un monde où parler de Roquefort et de Brie, c’est parler des humains…

Mais que reste-t-il de nos Amours, de nous humains, être froids et secs, à part nos « mains » sèchent qui pèlent et qui peinent en Amour. Ces pelles avec lesquelles nous enterrons chaque jour nos espoirs dans de sublimes stèles, et dessus, gravés, nos noms résonnent comme la sourde oreille. Que peut-on encore rêver de construire avec nos mains quand on nous fait rêver avec le tout-virtuel ? Vous savez ce qui me choque, c’est qu’on s’imagine que construire avec nos mains, c’est exclusivement pour les yeux. Pourtant nos mains excellent lorsqu’il s’agit de nos oreilles. On le voit de nos propres yeux, mais notre écoute n’entend pas l’harmonie. Elle est monocorde. Notre écoute est monotone.

Je parle d’architecture là ! D’environnement dans lequel on vit. Au béton nucléaire, j’ai préféré le rêve salutaire. L’architecture c’est l’environnement dans lequel on vit quand on ouvre les yeux. La musique, c’est ce que l’on voit lorsqu’on ferme les yeux. C’est du rêve éveillé.

Quel monde fou rêvais-je de construire lorsqu’enfant je dessinais des gratte-ciels sur les murs de ma chambre ? Quelle folie l’année de mes 20 ans quand mes rêves se sont effondrés à New York sous les yeux de milliards de personnes ? Un cauchemar, une renaissance pourtant.

16 ans plus tard, l’ado que je suis rêve qu’il va passer son Bac. Je m’y prépare, car en 1998, ce n’est pas juste mon bac que j’ai fêté. J’étais sur les Champs Elysées pour célébrer mon rêve, ma France. J’ignore en 2017 pour quel rêve j’irai voter…

Qui va soigner l’eau, les forêts, l’oxygène de ma fille ? Qui va faire rêver mes enfants d’un avenir dont je n’ai même pas osé rêver dans mes pires cauchemars ? Qui va parler du bonheur d’être ensemble différents, et se battre contre le « tout seuls, tous pareils » ? Qui va relever les yeux de l’être « ange », et lui offrir une place de rêve dans un monde où quand tu as 16 ans, tu as déjà fait le tour du monde avec ta souris et ton click, et le tour de l’Amour avec ton rat et ton clit ? Qui va construire ce que nos enfants vont rêver les yeux ouverts, ou voir les yeux fermés ? Qui va donner de l’Amour à nos enfants, quand nous-même ne sommes plus crédibles lorsqu’on évoque nos propres rêves d’ados?

Mais l’Amour ce n’est pas ça. Et à 36 ans, l’Amour et l’eau fraiche n’auraient pas dû être mes priorités, ni ma finalité. Il y a eu un bug quelque part car la finalité, c’est la fin. Or l’Amour et l’eau, c’est le début, la recherche, la passion, le rêve. Le plancton et la baleine, c’est l’opposition abstraite de deux forces visiblement incompatibles qui construisent pourtant l’écosystème de notre nature. Le plus gros et le plus petit. La dissonance est extrême, et pourtant la nature les fait sonner juste. Encore faut-il savoir écouter l’erreur et le doute.

Le doute t’aide à chercher selon ton désir, lorsque la certitude te montre du doigt ce que tu n’as pas voulu chercher. Alors je cherche et j’ai peur.

J’ai 36 ans et j’improvise ma vie comme d’autres errent dans la nature océanique. Je me sens comme une baleine. Je cherche le plancton mais je bouffe du plastique. Je me sens plancton aussi parfois. Je me hasarde à vivre, je vole, je nage. Parfois libre, parfois perdu. Je vais le plus haut possible, et je fonce la tête la première dans ce qu’il y a de plus sombre. La musique m’aide à aller mieux, mais parfois je tombe. Je me fais mal, j’étouffe. Puis je vois le visage de ma fille, de nos enfants. Et de ceux qui vont prendre le relais, et je me ressaisis.

Je me relève,
puis comme dans un cycle infernal,
comme cet écosystème traumatique,
comme quand l’histoire ne te dis pas tout,
comme quand la musique t’offre le bonheur à vie,
et que tu décides de continuer de jouer le jeu,
chaque année, tu y crois, et tu ne baisses pas ces bras lourds,

je me relève,
et aujourd’hui j’ai 36 ans,

et je rêve.

Ibé

( Source : Page Officielle d’Ibrahim Maalouf sur Facebook :

https://www.facebook.com/ibrahim.maalouf/posts/10154139182531242:0 )

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